Extraits du rapport du Forum des Femmes de Laventille, mai 2004
A Trinidad et Tobago, comme dans le reste des Caraïbes, la montée de la violence armée menace le sentiment de sécurité personnelle et l’ordre social. A Trinidad et Tobago, les statistiques de la police montrent que les armes sont utilisées de plus en plus fréquemment afin de commettre des meurtres, des attaques à main armée, ou d’infliger des blessures. Une tendance similaire est observable en Jamaïque. Entre 1999 et 2003, 80'180 crimes graves ont été enregistrés à Trinidad et Tobago. L’utilisation illégale d’armes et de drogue fait des ravages dans certaines communautés, laissant les résidents virtuellement prisonniers de leurs foyers. Et cette réalité ce retrouve dans toute la région : les communautés sont assiégées.
L’Institut des Femmes pour le Développement Alternatif (WINAD) s’attache à répondre au problème de la violence armée dans les Caraïbes. WINAD est une organisation de femmes s’attelant à développer les capacités de leadership des femmes. WINAD mène des projets de recherche sur les armes légères dans les Caraïbes, en partenariat avec le Small Arms Survey, et contribue fréquemment à des discussions sur les dimensions génériques du problème des armes légères.
Du 1er au 2 novembre 2003, WINAD, le Conseil des Organisations Communautaires de l’Est de Port of Spain, le Success Laventille Networking Committee, Desperados Steel Orchestra et l’Organisation Panaméricaine pour la Santé (PAHO) ont joint leurs forces pour mettre sur pied un Forum des Femmes de Laventille.
Le but de ce projet était d’encourager les femmes à chercher des manières d’agir individuellement et collectivement pour mettre fin au fléau de la violence armée dans leurs communautés, et à travailler avec les auteurs des délits et les victimes afin de développer des stratégies de survie, pour améliorer la qualité de vie de tous.
Le deuxième jour, Mme Folade Mutota a présenté des informations et statistiques sur la violence armée dans le monde, puis a engagé les participants dans une discussion très intime sur la situation à Laventille. Un certain nombre de points ont été identifiés au cours de cette discussion comme étant la cause de la prolifération des armes dans cette communauté, et de la violence qui en résulte. Beaucoup de femmes sont allées bien au-delà des raisons purement économiques, mentionnant également des facteurs psychologiques et sociaux.
Le problèmes principaux qui ont été mentionnés sont :
* Discrimination à l’embauche dont pâtissent les femmes et les hommes de Laventille, qualifiés ou non qualifiés, stigmatisés de part la région où ils vivent ;
* Manque de possibilités d’emploi en général, à l’exception de « 10 Jours » du Unemployment Relief Programme (assistance aux chômeurs) ;
* Les hommes et les jeunes hommes se considèrent responsables de subvenir aux besoins de leur famille, même si les femmes sont autosuffisantes, et ils recourent parfois à des activités illégales pour remplir leur devoir ;
* Le trafic de drogue et d’armes est un moyen de faire de l’argent facile pour certains hommes ;
* Manque de leadership positif de la part de la communauté et des politiciens ;
* Recrudescence de la violence physique et psychologique contre les femmes, liée à l’augmentation des activités criminelles dans la région ;
* Les femmes ne se sentent plus libres de se mouvoir, en raison de la peur des criminels ;
* Les fardeaux économiques et financiers supportés par les femmes, en particulier les mères dont les fils sont emprisonnés ou ont été tués, entraîne des privations de biens essentiels au sein des familles ;
* L’illettrisme semble plus répandu parmi les jeunes hommes que les jeunes femmes, ce qui pourrait également encourager la délinquance masculine et entraver l’accès à l’emploi ;
* Manque de capacité à élever des enfants et carences d’amour et de confiance au sein de la famille, qui génèrent un manque de supervision et des abus verbaux ;
* La violence armée et la prolifération des armes légères est un problème national, non limité à Laventille ;
* Les protections politiques et l’implication de grands entreprises et de politiciens dans le commerce de drogue et d’armes légères contribue à propager ces problèmes dans la communauté ;
* Il existe un réseau en opération entre les gangs de Laventille et ceux du dehors, par lequel des informations sont échangées sur comment, quand et où obtenir des armes ;
* En raison de la criminalité élevée et de la stigmatisation, les hommes d’affaires hésitent à s’aventurer à Laventille pour investir et créer des emplois.
Les solutions/recommandations suivantes ont été mises en avant par les participants :
* Mettre sur pied des programmes pour les jeunes comportant un élément d’encadrement psychologique ;
* Mettre sur pied ou multiplier les programmes visant à développer les capacités à élever des enfants, en mettant l’accent sur la communication, la croissance spirituelle et la confiance en soi ;
* Encourager l’établissement d’une relation de confiance et de respect entre les mères et leurs fils en particulier ;
* Fournir un soutien financier et social aux mères et à toutes les femmes ;
* Demander à ce que les médias mettent en avant les aspects positifs de Laventille, et non seulement les points négatifs. Ceci aiderait à améliorer l’image du quartier ;
* Renforcer et/ou introduire des programmes d’alphabétisation et de formation professionnelle, en particulier pour les jeunes hommes ;
* Offrir des emplois, et non seulement de l’assistance aux chômeurs ;
* Exiger que la police traite de manière strictement confidentielle les informations qui lui seraient fournies sur le crime ;
* Encourager des consultations et une collaboration entre les jeunes hommes et les hommes plus vieux, basées sur la confiance et le respect mutuel, et visant à identifier des solutions aux problèmes ;
* Fournir aux hommes des alternatives aux armes et au crime afin de satisfaire leurs besoins.
Les discussions ont également mis en exergue le fait que les femmes sont abusées tant directement qu’indirectement par la violence armée qui empoisonne la communauté. Les problèmes y relatifs vont de la violence physique et des entraves sérieuses à la liberté de mouvement des femmes, au traumatisme psychologique dû aux coups de feu inattendus et fréquents, qu’on peut entendre jour et nuit, et à la peur constante de perdre un fils, un partenaire, un frère ou un mari. S’ajoute à cela en cas de décès le fardeau financier supplémentaire associé à la perte de revenu, et le besoin d’utiliser des fonds pour l’enterrement et les frais légaux, qui auraient autrement été investis, épargnés, ou utilisés pour l’entretien du foyer.
Une analyse sensible au genre de certaines des questions soulevées révèle que ce sont les rôles attribués traditionnellement aux sexes qui poussent les hommes, jeunes et vieux, à s’aventurer dans les trafics de narcotiques et autres crimes comme moyen de subsistance. Cette vision du rôle de l’homme est si répandue que les jeunes hommes se sentent obligés d’épauler leur « responsabilité » de subvenir aux besoins de leurs familles et autres dépendants, telles que leurs amies. Avec leurs moyens limités, ils recourent parfois au crime pour cela.
Les discussions ont également révélé de quelle manière les activités des femmes peuvent être entravées par la menace de la violence, qui résulte en un sentiment accru d’insécurité, menant potentiellement à une paralysie sociale.
Néanmoins, à Laventille, la passion avec laquelle les femmes s’attèlent à résoudre les problèmes liés à la violence armée empêchera cette paralysie sociale de les submerger, de même qu’elle empêchera l’érosion des activités des femmes dans cette communauté.
Pour d’avantage d’informations sur la violence des armes légères dans la Caraïbes :
Veuillez contacter l’Institut des Femmes pour le Développement Alternatif (WINAD), folademutota@yahoo.com pour plus de précisions. |